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From ME to who wants

From ME to who wants

Courtes nouvelles, états d'âmes, poésies, vie de maman, et quelques clins d'oeil. Tout est dans le texte :-)

Le Nant Brun

Merci beaucoup pour cette superbe sélection avec Bille, esplanade, bonjour, céleri, Multiverse, baffe, doudou opossum, carabistouille, pré-ado, tortilla, Covid, bison, Mistinguette et Randens.

Si bien sûr Randens a posé le contexte, j’ai vraiment galéré à placer tortilla et baffe – pour carabistouille je vous laisserai juge de ma pirouette 

 

J’ai fermé le portillon, évitant les échardes sournoises dans le vieux bois usé. Ici, avant, c’était le potager, pommes de terre et tomates, poireaux et fraises – de tout ça rien ne subsiste mais le cognassier est toujours là. J’ai besoin de marcher, l’après-midi m’a trop éprouvée. Je laisse mes pas me guider alors que je déroule le fil de mes souvenirs. Sans surprise, je reconnais la route de la Fabrique - les habitudes puisées dans l’enfance ne sont jamais bien loin.

Alors que je chemine, les images remontent doucement, volutes de grenadine dans l’eau trop fraiche de ma mémoire. Ici, j’ai tellement vécu. Les matinées à jouer sur le tapis en peau de bison, parties de billes et de Qui est-ce, Barbies d’un autre âge ; les moments de complicité à remplir au crayon à papier les jeux de 7 erreurs du journal de mon grand-père. Sur la grande table de la salle à manger, brochettes à la braise ou poulet aux chanterelles, tortilla au beaufort ou marrons aux lardons, marbré au chocolat et gaufre en forme de cœur. Dans le bureau, cette hélice de turbine, tranchante et imposante - une famille EDF, l’énergie de l’eau – l’électricité en cascade - c’est de là que je viens. Des pans entiers de ma jeunesse vacillent derrière mes yeux troublés. Mes cils renoncent à faire barrage. Diluées dans mes larmes, il y a les couleurs trop vives de ces montagnes franches, dont les verts, ou les roux, ou les blancs signent la balance des saisons. Ces couleurs font écho à celles des généreuses entrées de ma grand-mère : betterave et céleri, maïs et haricots, tu n’en veux plus, tu n’as pas aimé ? à la troisième assiette. Il y a le vent libre venu du Lac Noir, le soleil prudent de l’hiver, l’odeur subtile des primevères. La balançoire humide sous mes pantalons de gamine. Il y aussi les mots incroyables que j’ai appris ici pour enrichir mon vocabulaire, carabistouille, fanfreluche, chiquenaude, et ceux du patois local qui dansent dans mes oreilles – tatour, denchue, bobet. Il y a ce jardin où le thym pousse en embuscade, ce goudron où j’ai chuté à vélo, l’Arc où s’est noyé Milord, le cerisier de la balançoire. Des rires me reviennent, des ombres d’enfants en trottinette - laquelle de nous quatre, entre ma sœur, mes cousines et moi, étaient la plus Savoyarde des Mistinguettes de la famille ? L’avenir n’en a rien dit. C’est du passé tout ça. Tout mon passé, des générations et des générations. C’est tout ce qu’on laisse derrière soi quand se tournent les pages de la vie, lorsque l'on doit dire adieu à nos racines et à nos origines – lorsqu'il ne reste que nos souvenirs d’enfance.

Je pense à tout ce que je voudrais transmettre à mes pré-ados en puissance, avant que cela ne soit ne tard, avant qu’ils ne soient plus réceptifs à ma lecture du monde. Je reproche à l’adolescence ce défaut d’isolement en soi-même, au moment même où le besoin de se définir et de se situer en termes d’appartenance prime sur tout le reste. Quand on ne mérite que des baffes, alors que ce dont on a le plus besoin c’est simplement de câlins. J’espère que mes enfants sauront que je suis toujours là quand ils auront rangé les lapins, éléphants, et autre doudou opossum au placard de ce-qui-ne-consolera-plus. Qu’ils sauront qu’une mère, c’est là pour ça, qu'une mère, ça console toujours. Lorsqu’ils basculeront du côté obscur du Multiverse ou de San Antonio, après Poudlard et les Pokemon – qui seront-ils alors ? Quels souvenirs auront-ils gravés ? Mes enfants n’auront jamais gouté la gelée de coings mais ils connaissent le goût du beaufort. Ils se poseront des questions de leur âge, bien loin de mes considérations vaines d’adulte à la Pagnol - moi, cette petite bâtisse à rotonde, dans son écrin de cerisiers, je la considérais comme le château de ma Grand-Mère.

S’il m’a été facile de laisser partir Charly, Randens s’accroche terriblement à ma gorge – « Tu es de là, ne m’oublie pas » semble me chuchoter, niché dans le village que je contemple depuis mon point de vue, le toit gris retroussé de l’église. Le train glisse, au loin, sur les rails, le passage des wagons créé de régulières modulations, tchacatchac, tchacatchac : souviens-toi.

Du parfum de bois brûlé dans l’air, au bruit sourd de mes pas sur les feuilles de châtaigniers, le ronronnement du terrifiant Nant Brun, faux calme dans son lit de feuillages, c’est ici que j’ai grandi. Si du Nant Brun qui déambule je connais le passé d'ogre vorace, je sais aussi qu'il porte bonheur à ceux qui le respecte. Je sais aussi que plus haut, trois virages de plus vers le col, en montant vers Montsapey, il y a l’esplanade qui permet d’apprécier la vue sur la vallée, d’Aiguebelle vers Aiton, d'Aiguebelle vers Argentine, et loin, là-bas, c’est l’Italie. Le terminal multimodal international sur les panneaux en quittant l’autoroute en fait la promesse. J’aime cet air, et je chérie l’empreinte de tout ce que nous avons gravé ici, ma sœur et moi, comme ma mère et la sienne auparavant. J’aime jusqu’à la tombe d’Argentine, où la vieille famille repose – j’y retrouve, je crois, la promesse froide et luisante d’un repos séculaire dans les bras de mes ancêtres. Froide comme le marbre, luisante comme les étoiles. Le Covid n’a pas eu raison de ma Grand-Mère, mais le temps, lui, ne lui laissera pas cette chance. Je sais qu’il va falloir vendre la maison, elle n’y reviendra plus maintenant. Et ça, bien que personne ne le sache dans la famille, je ne l’accepte pas encore. Ce coin de la vallée, c'est toute notre histoire - j’ai la gorge serrée sur une bogue de châtaigne.

Je redescends et m’arrête un instant jeter machinalement des cailloux dans le Nant Brun. Petite, en allant au marché, je ramassais des bouts de verre sur le chemin et m’arrêtais toujours quelques instants sur le pont pour les lancer dans l’Arc. J’étais persuadée que c’est grâce à moi - ou grâce à eux - que le ruisseau brillait si bien sous les rayons du soleil. A cet instant, l'un de ces rayons se glisse entre les feuilles et fait briller mon galet.

Près de la Vierge de la Prévôté je voudrais faire un vœu, mais je n’ose pas. J’ai tellement à transmettre, j’aime tellement cet endroit – et j’ai tellement de mal à le laisser partir.

Mon téléphone vibre.

Le présent l’emporte toujours.

Un message. Tiens, c’est Camille.

« Hey, bonjour Sœur, ça a été ? Pas trop douloureux ? Tu sais, on a beaucoup réfléchi. Si personne ne s’y oppose, je crois qu’on va la racheter, nous, la maison ».

J’entends sonner le clocher. L’heure résonne dans la vallée. Glissant doucement dans sa goulotte de pierres, j’ai cru entendre le Nant Brun chanter. A moins que ce ne soit le Nant Clair. Je ne sais plus vraiment les différencier.

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