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From ME to who wants

Courtes nouvelles, états d'âmes, poésies, vie de maman, et quelques clins d'oeil. Tout est dans le texte :-)

Un monde englouti

Papy n’habite pas très loin de la maison de retraite. J’aime bien cette route car elle serpente, malicieuse, tout le long des Balcons, et qu’elle propose comme cadeaux ses perspectives aléatoires sur les méandres paresseux du fleuve. En plus, là, avec l’Automne qui comme coule de partout une lumière dorée de gâteau aux pommes, même la mauvaise humeur hausse les épaules et s’incline pour profiter de l’instant.

Cette fin d’après-midi se vante en se ventant. Capricieuse, résidu d’une tempête qui sévit dans le Nord, chaque grosse brise tapisse le sol des couleurs attendues : camaïeu de rouge, de jaune : tout chavire entre l’ocre, le beige, le carmin, le vermillon, des orangé insolents où des veines violettes. Parsemée de quelques touches de vert, une bourrasque esquisse un sourire ; les parois montagneuses s’étirent en strates nuancées, le bleu profond du lac, très bas ce jour, tire vers le noir, des traces de blanc jouent dans le ciel, les résineux nobles se secouent sans faillir : ce décor est une toile.
 

Aujourd’hui, ce n’est pas la vue, le cadeau : c’est moi ! Attendu, comme le messie.
« Surtout, soyez à l’heure » !

Le week-end dernier, je détaillais à Papy notre projet au lycée, le film, l’équipe – dans une famille d’artiste, je cherche encore ma place. Il m’a écouté, très attentivement, puis m’a soudainement interrompu en plein milieu d’une tirade. J’explique.
Les terminales, cette année, ont comme projet pédagogique de créer de toutes pièces un court-métrage sur le harcèlement. Moi, dans mon groupe, j’ai hérité de la prise de son. En fait, en seconde, on a fait un reportage pour la radio locale et je me suis distingué parce que j’ai choisi les routes accidentogènes, avec des enregistrements de freinage, des interviews de riverains, des reportages à l’hôpital avec les bips des machines et tout. Bref, le son, c’est mon truc. C’est ça que je racontais à Papy pour lui changer les idées et l’extraire un temps de sa solitude figée. Oui, parce que le temps autour de Papy est une gelée de pâté en croute. Une gelée prise entre une histoire charnue, pleine de goût, mais terminée, et bordée par une croûte sèche aux portes de l’éternité. Papy le sait : il n'est pas prévu pour durer. Il le sait d’autant plus que lui, il a toute sa tête, quand Mamy cherche encore la sienne entre les quatre murs du Clos où elle dodeline en attendant la suite. C'est triste. Papy lui rend tous les jours visite. Deux fois deux kilomètres à pied. Sans jamais être vraiment sûr qu’elle le reconnaitra. Il amène des flacons de parfums, des objets de chez eux. N'importe quoi pour chatouiller sa mémoire. Des flacons de parfums car Papy était Nez. Mamy, à la maison, pianotait pour passer le temps quand elle ne s’occupait pas, ou ne s'occupait plus, de ma mère. Je suis persuadé qu'ils étaient heureux.

Ils ont toujours vécu par ici. J’aime bien - ou plutôt, si je dois être juste - j’aimais bien quand je croquais dans des bugnes pendant qu’ils me racontaient "comment c’était avant". Le train, pour aller Ciseler Les Parfums A La Ville (quand il parlait de son métier, Papy mettait des majuscules à chaque mot). La voix ferrée, écho à la route actuelle car bien plus profondément ancrée dans la vallée, cheminant le long de l'eau, invisible maintenant que le Barrage a transformé tout le décor. La maison, où est née ma mère, dont plus rien ne subsiste, disparue, engloutie comme quelques autres lors de la création de ce bras mort du fleuve, retention artificielle. Depuis c'est une base nautique appréciée où dorment quelques plaisanciers. Ah, l’ancienne époque, sa nostalgie pastel, ses souvenirs troublés. "Des fois, me dit Papy, j’ai l’impression que la mémoire de ta Mamy s’est noyée elle aussi".
Cela me fait gonfler le cœur de penser à tout ça.

 

Donc, ce jour, je ne sais pas, Papy, fébrile, surexcité, nous attend sur le seuil, tout endimanché, le journal à la main. A peine sortis de la voiture (Maman me fait la conduite accompagnée, c’était moi au volant !), il nous a sauté dessus, (bon, au ralenti, hein), gesticulant de partout, et répétant sans arrêt : « C’est aujourd’hui, c’est aujourd’hui, c’est aujourd’hui ! ». 
Nous nous demandions vraiment ce qu’il était en train de se passer.

« Mon chéri, tu es bien venu avec ton matériel, hein, mon grand ? Hein, mon grand ? C’est aujourd’hui, regarde, c’est aujourd’hui, c’est écrit, là, dans le journal, noir sur blanc, regarde, c’est aujourd’hui ! ».
Sans adressé un regard à ma mère, qui a haussé les épaules en souriant à l’envers, il a pris place dans la voiture (« J’ai fermé la maison, c’est bon, on y va, c’est aujourd’hui, c’est aujourd’hui !»), il s'est assis à l’arrière, et il a même bouclé sa ceinture, ce qu’il ne fait jamais d'habitude. Je pense que c'était pour ne pas négocier, pour gagner du temps, parce que « C’est aujourd’hui, c’est aujourd’hui ! ».

Nous sommes à notre tour remontés dans la voiture. Par réflexe, j’ai laissé Maman prendre le volant. Il nous a expliqué : « On part au barrage. C’est aujourd’hui qu’ils le vident ! Et aujourd’hui, c’est Octobre ! Alors, on se dépêche, je ne veux pas rater ça ». Maman a tiqué. J’ai vu ses mains se crisper, deux fois, sur le volant, un mouvement bref – tendues, relâchées, tendues, relâchées, une respiration manuelle – elle a jeté un œil à mon grand-père derrière elle et elle a murmuré : 
« Mais, Papa…. » puis elle s’est arrêtée. Qu’avait-elle compris ? Je n’étais pas sûr.


J’ai pensé à mon matériel, dans le coffre. Mon micro, sa tige, la mousse en moumoute qui fait tant rire les potes. Mon adaptateur jack, le bloc d'enregistrement bien protégé dans sa housse. Quel rapport avec la vidange du barrage ?
« Vois-tu, mon grand, les souvenirs, tu peux les ranger n’importe où » commença mon grand-père, prolongeant ma propre réflexion de sa voix chevrotante. « Dans un Parfum, bien sûr, ça, c’était mon Métier, faire Remonter à la Surface des Souvenirs Ancrés dans un Coin de Narines. Mais aussi, dans le toucher d’un tissu, dans les trémolos d’une chanson, dans un objet sans valeur, sur la pochette d’un film, sur un bout de papier échangé à l’école, parfois dans une température, un degré d’humidité ou dans une poignée de sable -  bref, n’importe où. ».


Je sentais bien que je partageais là une confidence importante, enfin, si c’était une confidence, je ne sais pas trop, on aurait dit une maxime ou une leçon de vie, c’en avait la texture mais l’instant ne s’y prêtait pas vraiment, je n’avais pas trop le temps d’y réfléchir – pourquoi me dire ça, où voulait-il en venir ? Comme l’eau était basse ! Est-ce que moi aussi je rangerai des souvenirs n’importe où ? A 17 ans, est ce que j’avais déjà des souvenirs ? Du genre ceux que je borderai le soir quand je me coucherai auprès de mes rides ?
Nous nous garâmes le long de la base nautique, le spectacle du barrage vidé restait exceptionnel – même si cela arrivait à peu près tous les 5 ans, et que j’avais été bien plus choqué la fois précédente.
« J’ai mis de bonnes chaussures », a dit Papy, et Maman a semblé rassurée.

- On va marcher un peu, m’a-t-elle expliqué alors.
- Surtout, prends ton matériel ! »

Nous sommes sortis de l'habitacle. Papy, plus calme, affichait une mine à mi-chemin entre la malice et le recueillement. Le vent faisait grincer quelques bâteaux de plaisance le long de la petite jetée. 

« On va prendre le chemin de fer »
« Il n’y en a pas pour longtemps ».


En effet, dans l’anse basse du méandre artificiel se distinguait l’ancienne voie de chemin de fer, disparaissant dans un tunnel habituellement noyé, exceptionnellement accessible compte tenu des circonstances.
« C’est juste de l’autre côté du virage, on ne voit plus rien de la route », a dit Papy.

J’ai fait la moue, Maman a souri, elle a offert son coude à Papy et ils sont partis, bras dessus, bras dessous, à petits pas le long de la voie.

J’ai suivi, avec mon sac. Le vent sifflait, nous longions la voie, mais il sifflait bien plus que trois fois, lui.
Je trouvais coquasse notre petite équipe. Papy levait haut son visage. Je pense qu’il cherchait, en inspirant, des traces, des souvenirs qu’il aurait rangés dans les odeurs locales – après tout, c’était ici qu’il vivait avant que l’eau ne recouvre tout.
(Bon, à vrai dire, il ne vit toujours pas très loin !).

Nous avons emprunté le tunnel. En légère courbe, il fait quoi, une cinquantaine de mètres. Je n’étais jamais allé de l’autre côté. En vérité, je ne m’étais jamais figuré qu’un autre côté était possible. Très lentement - les jambes de Papy vivent selon leur propre métronome – nous atteignîmes l’autre extrémité et s’offrit à moi la vue la plus étrange à laquelle je n’avais jamais été confronté – mon cœur se serra, toutes mes perspectives mentales s’entrechoquèrent, j’aimais tout à coup la violence ambivalente de la douceur âcre de moment, tout en en détestant l’impact – la noblesse, la tristesse, la désolation, la page gribouillée : devant notre trio suspendu se dressaient les restes du Village Englouti. Quelques faîtes effleuraient des vagues facétieuses ; au centre de ces quelques silhouettes alternativement dissimulées, maître séculaire de ces lieux immergés, le clocher de l’ancienne Église émergeait de la masse sombre, son beffroi s'ébrouant dans les bourrasques et la robe de la cloche luisant sous les rayons tièdes d'un Octobre caressant
 

Je reste médusé devant ce spectacle. Maman pose sa main gauche sur mon épaule. De l’autre, elle soutient d’autant plus Papy que celui-ci ravale un sanglot silencieux, la moustache humide, les yeux masqués dans l’ombre de sa casquette grise. Après quelques longues secondes, bloqué dans la nasse invisible des instants qui comptent triples, Papy murmure « Je voudrais qu’on essaie. Il y a du vent mais tant pis, sors ton matériel. Ne trainons pas, il est bientôt 19h ».
Je m’exécute. J’installe rapidement mon matériel de prise de son et nous attendons. Papy consulte sa montre à gousset, frénétiquement. Un son de cliquetis que j’enregistre machinalement sur mon appareil.

« Tu crois qu’on va l’entendre ? » il demande à sa fille, sa fille presque déjà vieille pourtant, où volent les années, on se demande.

« Je ne sais pas, Papa ».

«  Combien de temps ? »

«  Quelques secondes… »

 

Puis, tout à coup, il est 19h, et un son incongru s’extirpe du milieu du lac.
Dans un mécanisme que je suis incapable d’expliciter, malgré l’eau, la rouille, le temps, que sais-je – ce mettent à sonner les vêpres à la cloche de l’Église, dont le battant se balance régulièrement, frappant la coque métallique dans un mouvement libéré de sa prison aquatique habituelle. Le vent aide peut-être à dérouiller ce mécanisme à l’arrêt depuis des décennies. Je ne sais pas. Je suis hypnotisé par l’étrangeté de ce moment.
Papy a enlevé sa casquette, il la porte sur son torse, les yeux fermés, les narines frémissantes – je pense que cette fois, c’est le chagrin.

Maman reste silencieuse. Les yeux sur le clocher, elle resserre son écharpe. Comme elle est jolie, ma Maman dans cette lumière d’automne, entre son père tout engoncé de tristesse et son fils en proie aux facéties des brises qui secouent la tige de son microphone.

Passés quelques instants la mélodie s’arrête et la cloche retourne à son immobilité. Plus rien n'oscille, personne ne cille.

« Tu as enregistré ? C’est bon ? »

« Oui, Papy, c’est dans la boite ».

En silence, je range et nous rebroussons chemin. Passé le virage sous le tunnel, c’est comme si cet endroit du monde n’existait déjà plus.

« Pourquoi tu voulais faire ça ? » lui demande Maman, alors que nous retrouvons la voiture.

Papy sourit. Il a 5 ans dans ses yeux, c'est un gosse : ses pupilles étincèlent dans son regard pétillant.

« Nous nous sommes mariés dans cette Église. Nous en entendions le clocher tous les jours. Et moi, je ne sais pas où Mamy range ses souvenirs, mais… elle était musicienne.»
 

Sa candeur m'interpelle. J'ai décidé : dans une famille d'artiste, à deux générations d'un vieux gamin poète et d'une évaporée, je viens de trouver ma place. Je veux être Ingénieur du Son. 

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